Après deux tours d'horizon consacrés aux organismes, place aux personnes. Car un organisme, au fond, ne forme personne : ce sont des formateurs qui le font, un matin après l'autre, devant un groupe qui n'a pas toujours choisi d'être là. Nous avons voulu mettre à l'honneur cinq d'entre eux, aux parcours très différents, qui ont un point commun : ils ont fait de ce qui les distingue le cœur de leur pédagogie.
Si vous êtes formateur, vous vous reconnaîtrez sans doute dans une partie de leur histoire. Si vous dirigez un organisme, vous y trouverez peut-être une idée pour votre prochaine session. Et si vous êtes stagiaire, vous saurez ce qu'il faut attendre d'un bon formateur : qu'il vous emmène là où vous n'auriez pas su aller seul.
1. Enseigner le code sans Internet, Brieuc Le Bars (CodePhenix, Melun)
Apprendre à créer des sites web… sans accès à Internet. C'est le défi qu'a relevé Brieuc Le Bars, alors élève ingénieur, en cofondant l'association CodePhenix, qui forme au développement web des personnes détenues au centre de détention de Melun. Une première promotion pilote de huit détenus a démarré en janvier 2019, pour six mois de formation, tous les matins de 8 h à 12 h : HTML, CSS, JavaScript.
Faute de connexion, l'équipe a installé une sorte d'intranet pour que les apprenants puissent travailler ensemble, et les élèves ont réalisé de vrais sites pour de vrais clients. La leçon vaut pour tous les formateurs : la contrainte n'empêche pas d'apprendre, elle oblige à inventer. Et pour l'apprenant, sortir avec un portfolio de réalisations concrètes pèse bien plus lourd qu'une simple attestation de présence.
2. Enseigner par la boxe, Sarah Ourahmoune (Boxer Inside)
Championne du monde en 2008, vice-championne olympique à Rio en 2016 : Sarah Ourahmoune aurait pu se contenter de son palmarès. Elle en a fait un outil de formation. Avec Boxer Inside, structure qu'elle a créée en Seine-Saint-Denis, elle propose aux entreprises des ateliers, des séminaires et du team building autour de la boxe, avec un objectif assumé : en faire un outil d'amélioration de la performance au travail.
Ce qu'on apprend sur un ring se transpose étonnamment bien au bureau : gérer la pression, encaisser un revers, garder sa garde haute face à un interlocuteur difficile, respecter l'adversaire. Selon Maddyness, Boxer Inside touchait déjà environ 1 500 personnes par an en 2020. Elle a aussi imaginé des cours pour les femmes avec garde d'enfants : quand on veut qu'un public vienne se former, on commence par lever ce qui l'en empêche.
3. Transmettre un geste rare, Marianne Peter (Naves, Corrèze)
La marbrure est un art méconnu : on fait flotter des couleurs sur un bain, on les dessine, puis on y pose une feuille de papier qui en capte le motif. Marianne Peter l'a apprise seule, en autodidacte, avant de la pratiquer depuis 1984 et de l'enseigner depuis 1990, dans son atelier de Corrèze, au fil de stages réguliers de deux jours.
En 2026, le ministère de la Culture l'a retenue dans la promotion du programme « Maîtres d'art, Élèves » : pendant deux ans, elle va transmettre son savoir-faire à une élève dans son atelier. Le programme est exigeant (149 maîtres d'art seulement depuis 1994) et rappelle une vérité trop souvent oubliée : certains métiers ne survivent que si quelqu'un prend le temps, des années durant, de les passer de main en main.
4. Transmettre une langue, Emmanuelle Laborit (IVT, Paris)
Révélée au grand public en 1993 avec le Molière de la révélation théâtrale, la comédienne sourde Emmanuelle Laborit codirige aujourd'hui International Visual Theatre (IVT), à Paris. Le lieu est unique en France : un théâtre, une maison d'édition et un centre de formation réunis autour de la langue des signes française (LSF), depuis 1977.
Le centre de formation accueille en moyenne 1 000 stagiaires par an. Pour la plupart des stagiaires entendants, l'expérience est rare : apprendre une langue dans un lieu entièrement tourné vers elle, où c'est le regard, et non la voix, qui porte la conversation. Pour un formateur, c'est une belle leçon d'humilité pédagogique. On ne transmet pas seulement des mots, on fait entrer l'apprenant dans une autre façon de voir, de penser et de communiquer.
5. Enseigner la cuisine à ceux qu'on n'attend pas, Thierry Marx (Cuisine Mode d'Emploi(s))
Chef étoilé, Thierry Marx aurait pu limiter la transmission à sa brigade. En 2012, avec Frédérique Calandra, il cofonde Cuisine Mode d'Emploi(s), une école totalement gratuite qui forme aux métiers de la cuisine et du service des personnes éloignées de l'emploi, notamment des jeunes sortis de l'école sans qualification.
La recette tient en quelques ingrédients : des groupes de 10 à 12 stagiaires, une sélection sur la motivation plutôt que sur le diplôme, et une exigence de cuisine professionnelle. Résultat revendiqué par l'école : près de 90 % de sorties positives depuis sa création. Côté employeur, c'est une réponse concrète aux difficultés de recrutement de la restauration. Côté stagiaire, c'est souvent la première fois qu'on lui fait confiance sur sa motivation plutôt que sur son CV.
Ce que ces cinq formateurs nous enseignent
Un ingénieur en prison, une boxeuse en entreprise, une artisane d'art, une comédienne sourde et un chef étoilé. Aucun d'eux n'a suivi le chemin « classique » du formateur, et c'est précisément ce qui fait leur force. Chacun a transformé une singularité (une contrainte, un palmarès, un geste rare, une langue, un métier) en méthode pédagogique.
Pour tous ceux qui forment, la question à se poser est donc la suivante : qu'est-ce que vous seul pouvez apporter à un groupe ? Votre parcours, votre ancien métier, votre passion ou même ce que vous avez longtemps considéré comme un handicap sont peut-être votre meilleur atout. Devenir formateur, ce n'est pas seulement maîtriser un sujet : c'est trouver la manière, souvent unique, de le faire comprendre.
Vous connaissez un formateur ou une formatrice qui mériterait d'être mis à l'honneur dans nos colonnes ? Écrivez-nous.

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