Vous venez d'expliquer, clairement, une notion délicate : le calcul d'un délai de rétractation, la différence entre un risque et un danger, la règle des 35 heures appliquée à un cycle. Vous demandez : « Des questions ? » Silence. Deux hochements de tête. Vous passez à la suite, rassuré. Le lendemain, l'exercice montre que la moitié du groupe n'avait pas compris. Le silence n'était pas un accord, c'était de la politesse.
Eric Mazur, professeur de physique à Harvard, a vécu cette scène au début des années 1990, avec des étudiants pourtant excellents. Sa réponse tient en une idée déroutante : pour qu'un groupe comprenne, le formateur doit parfois se taire et laisser les apprenants s'expliquer entre eux. Il l'a appelée Peer Instruction, l'instruction par les pairs. Trente-cinq ans plus tard, c'est l'une des méthodes de pédagogie active les plus mesurées au monde, et elle ne demande ni logiciel, ni budget, ni salle spéciale.
Peer Instruction : la méthode d'Eric Mazur en quatre temps
La séance est découpée en courtes séquences, chacune centrée sur un seul point clé. Après l'exposé, le formateur pose une question de concept, à choix multiple, qui oblige à raisonner et non à réciter. Chacun réfléchit seul une à deux minutes, puis vote : à main levée, avec des cartons de couleur ou un boîtier. Vient le moment clé : le formateur demande à chacun de convaincre son voisin, en lui expliquant son raisonnement, pendant deux à quatre minutes. Il circule et écoute. Puis on revote, et le formateur corrige.
Le premier vote sert de thermomètre. Catherine Crouch et Eric Mazur l'ont mesuré sur un semestre entier : la discussion fait nettement progresser le groupe quand 35 à 70 % des réponses initiales sont justes, et le gain est maximal autour de 50 %. En dessous, personne ne peut convaincre personne, il faut réexpliquer. Au-dessus, presque tout le monde a compris, on corrige et on avance. Les réponses ne sont jamais notées : le vote sert à apprendre, pas à classer.
Gain d'apprentissage : 0,25 en cours magistral, 0,49 avec les votes
Le chiffre phare vient de Harvard. En 1990, le cours d'introduction à la physique est donné de façon classique ; en 1991, avec l'instruction par les pairs. Les deux promotions passent en début et en fin de semestre le même test de compréhension, le Force Concept Inventory. Les chercheurs calculent un « gain normalisé » : la part de ce qui restait à comprendre qui a effectivement été compris. Un exemple le rend concret. Un étudiant qui arrive avec 70 % de bonnes réponses a 30 points à gagner. En cours magistral, il en gagne environ 8 ; avec les votes, environ 14. Sur l'ensemble de la promotion, le gain normalisé passe de 0,25 (121 étudiants) à 0,49 (177 étudiants) : deux fois plus. Il atteint 0,74 en 1997, à mesure que l'équipe affine ses questions.
Et les exercices chiffrés, que l'on traite moins en séance ? Ils ne souffrent pas, au contraire : au Mechanics Baseline Test, un test de résolution de problèmes, le score moyen passe de 66 % à 72 %. Quand l'équipe redonne en 1991 l'examen final de 1985, entièrement composé de problèmes, la moyenne monte de 63 % à 69 %.
Le résultat ne tient pas à un seul professeur charismatique. En 1998, Richard Hake compile 62 cours de physique et 6 542 étudiants aux États-Unis : gain normalisé moyen de 0,23 pour les cours traditionnels, 0,48 pour les cours à engagement interactif. Et en 2014, Scott Freeman et ses collègues publient dans la revue PNAS une méta-analyse de 225 études en sciences, technologie et ingénierie : avec une pédagogie active, les notes d'examen progressent d'environ 6 %, et le taux d'échec tombe de 33,8 % à 21,8 %.
Pourquoi un voisin explique parfois mieux que le formateur
Le formateur maîtrise son sujet depuis longtemps ; il a oublié ce qui le rendait difficile. Le voisin, lui, vient de comprendre : il sait où il a buté et trouve les mots du débutant. Dans l'étude de Harvard, près de la moitié des bonnes réponses ont été obtenues après la discussion, et seulement 6 % des réponses sont passées du juste au faux. Autrement dit, les arguments corrects convainquent bien plus souvent que les arguments faux.
Mieux encore : en 2009, Michelle Smith et ses collègues de l'université du Colorado ont montré, dans la revue Science, que la discussion fait progresser un groupe même quand aucun de ses membres ne connaissait la bonne réponse au départ. Ce n'est donc pas seulement le bon élève qui souffle la réponse aux autres : c'est le fait de devoir formuler son raisonnement à voix haute qui fait comprendre.
Côté stagiaire, la méthode a un coût : il faut s'engager, voter, parfois se tromper devant les autres. Un adulte en formation n'aime pas avoir tort en public. D'où deux règles d'or : le vote reste anonyme ou presque (cartons levés en même temps, boîtiers), et l'erreur au premier vote est présentée comme normale, puisque la question est faite pour diviser. Côté formateur et organisme, l'objection est celle du temps : « Je ne vais jamais finir mon programme. » La réponse de Mazur est simple. Ce qui se transmet par l'exposé seul peut souvent se lire avant la séance ; le temps de salle sert à ce que le support ne fait pas, faire raisonner. Et chaque vote laisse une trace de l'évaluation des acquis en cours de formation, celle que l'indicateur 11 du référentiel Qualiopi demande de démontrer.
Pédagogie active en formation d'adultes : un premier essai en trois étapes
- Écrivez une seule question qui divise. Choisissez la notion que vos stagiaires ratent le plus souvent et rédigez une question à quatre réponses, dont trois erreurs plausibles, celles que vous entendez vraiment en salle. Pas de piège, pas de calcul long : une question de compréhension. Si tout le monde trouve, elle est trop facile ; c'est le désaccord qui fait travailler.
- Faites voter tout le monde en même temps. Quatre cartons de couleur imprimés sur une feuille A4 suffisent. « Une minute pour réfléchir seul, puis tout le monde lève son carton au signal. » Comptez de tête : entre un tiers et deux tiers de bonnes réponses, lancez la discussion ; sinon, réexpliquez ou passez.
- Dites la phrase magique, puis taisez-vous. « Trouvez quelqu'un qui a levé une autre couleur que vous, et essayez de le convaincre. » Trois minutes, pas plus. Circulez, écoutez les arguments sans les corriger : vous saurez exactement où se loge l'erreur. Puis revotez, et expliquez en partant de ce que vous avez entendu.
De la physique à Harvard à votre salle de formation : jusqu'où transposer ?
Les études citées portent surtout sur des étudiants de 18 à 25 ans, en sciences, dans de grands amphithéâtres. La formation professionnelle travaille avec des adultes, en petits groupes, et souvent sur des gestes ou des procédures. La méthode s'y transpose bien pour tout ce qui relève du raisonnement (réglementation, diagnostic, choix d'une procédure), moins pour l'apprentissage d'un geste, où la mise en situation reste reine. Elle dépend enfin entièrement de la qualité des questions : une question mal posée produit un débat stérile. Comptez quelques séances pour constituer votre banque de bonnes questions, celles qui coupent le groupe en deux.
Le formateur qui parle moins fait davantage apprendre
C'est peut-être la leçon la plus difficile à accepter pour un métier qui vit de la parole : trois minutes de silence de votre part peuvent valoir plus que dix minutes d'explication. Pour un organisme de formation, c'est aussi un argument à faire valoir, chiffres à l'appui, face à la guerre des prix : une séance où chaque stagiaire a voté, argumenté et changé d'avis n'a rien à voir avec un diaporama commenté. Essayez une question lundi, une seule. Le premier vote vous dira déjà quelque chose que votre « Des questions ? » ne vous avait jamais dit.



![[Insolite ?] Devenir Formateur animalier](/assets/img/posts/insolite-devenir-formateur-animalier.png)