Il y a des formations qui se donnent avec un vidéoprojecteur, et d'autres qui se donnent avec une forge, un bac à glace, un micro, une parcelle de maïs ou un métier à tisser. Pour ce deuxième numéro consacré aux formateurs, nous avons cherché des personnes qui transmettent un geste, une matière ou une parole plutôt qu'un contenu. Elles exercent en Bretagne, dans les Pays de la Loire, en Seine-Saint-Denis, dans le Sud-Ouest et dans les Hauts-de-France.
Leur point commun tient en une phrase : ils ne forment pas « à » un métier, ils forment « dans » le métier. Le stagiaire ne regarde pas faire, il fait, souvent dès la première heure. Pour un organisme de formation qui cherche à se distinguer autrement que par le prix, c'est une piste sérieuse. Pour un formateur indépendant, c'est un rappel : votre atelier, votre terrain ou votre ancien métier sont peut-être votre meilleure salle de cours.
1. Apprendre à conduire le feu, Martin Claudel (taillanderie, Bretagne)
Un taillandier fabrique des outils tranchants. Le métier est si rare que le ministère de la Culture l'a retenu, en 2026, dans la promotion du programme « Maîtres d'art, Élèves » : Martin Claudel, installé en Bretagne, va transmettre son savoir-faire à une élève, Caroline Hasne, pendant deux années passées dans son atelier.
Mais il forme aussi des débutants complets. En juin 2024, il proposait au musée de la Taillanderie de Nans-sous-Sainte-Anne, dans le Doubs, trois soirées d'initiation à la forge de 18 h 30 à 22 h 30, avec deux à trois participants par soirée. Au programme, d'abord, la « conduite du feu ». Quatre heures, trois stagiaires au plus : c'est l'inverse d'une session de vingt personnes, et c'est précisément ce qui permet à chacun de tenir le marteau plutôt que de regarder celui du formateur. Côté stagiaire, on repart avec un geste. Côté formateur, on accepte de former peu pour former bien.
2. Retirer du sucre aux glaces, Stéphane Augé (CMA Pays de la Loire)
On imagine un Meilleur Ouvrier de France enseignant au fouet et à l'instinct. Stéphane Augé, MOF glacier, enseigne aussi au tableur. La formation qu'il anime pour la Chambre de métiers et de l'artisanat des Pays de la Loire tient en une journée de 7 heures et vise un objectif très concret : équilibrer des recettes de glaces et de sorbets avec moins d'ingrédients et moins de sucre, sans perdre en goût ni en tenue.
Le programme mélange la main et le calcul : fabrication d'un sucre inverti maison et d'une solution de stabilisant, turbinage, montage des bacs, puis travail sur tableur pour rééquilibrer les recettes. Le public est large (glaciers, pâtissiers, chocolatiers, boulangers, traiteurs, restaurateurs) et la session n'ouvre qu'à partir de cinq inscrits, avec une évaluation des acquis à l'entrée et en fin de journée. La leçon pour les formateurs : un expert de haut niveau n'est jamais aussi utile que lorsqu'il traduit son savoir en outil que le stagiaire réutilisera le lundi suivant, ici une feuille de calcul.
3. Faire monter les voix, Stéphane de Freitas (Eloquentia, Saint-Denis)
En 2012, Stéphane de Freitas lance en Seine-Saint-Denis un concours d'éloquence pour les étudiants, Eloquentia, et la pédagogie qui va avec, baptisée « Porter sa voix ». Le documentaire À voix haute, qu'il réalise et qui sort en salles en 2017, montre des étudiants de l'université de Saint-Denis se préparer avec des avocats, des slameurs et des metteurs en scène pour élire « le meilleur orateur du 93 ».
Depuis, la méthode est sortie de l'amphithéâtre. En 2020, selon l'association, Eloquentia a accompagné 2 265 collégiens et lycéens, soit 3 000 heures de parcours dans 55 établissements d'Île-de-France et de Provence-Alpes-Côte d'Azur. Les concours et les formations sont gratuits, et les animateurs sont eux-mêmes formés à la pédagogie « Porter sa voix ».
Ce qui frappe, c'est la logique de démultiplication : un pédagogue conçoit une méthode, forme des animateurs, qui forment à leur tour des milliers d'élèves. Pour un organisme de formation, c'est le modèle de la formation de formateurs, appliqué à une compétence que l'école enseigne rarement : oser prendre la parole.
4. Former au pied du maïs, Konrad Schreiber (agronome, Sud-Ouest)
Konrad Schreiber est agronome, spécialiste de l'agriculture de conservation des sols. Sa salle de formation, c'est souvent une parcelle. En 2019, le magazine Réussir le décrivait menant des essais avec des groupes d'éleveurs du Sud-Ouest pour cultiver du maïs sans désherbage chimique, en l'associant à des légumineuses et à un couvert végétal semé dense (au moins 150 kg de féverole par hectare, avec un objectif de 10 tonnes de matière sèche de couvert par hectare).
En 2024, l'Information agricole du Cher le présentait animant des formations « un peu partout en France », notamment auprès des vignerons, sur un thème qui résume sa démarche : comprendre la puissance des sols. Sa méthode a de quoi inspirer tous les formateurs techniques : on n'apprend pas un nouveau système de culture dans une salle, on l'éprouve à plusieurs, sur le terrain, en comparant ses résultats à ceux du voisin. Côté agriculteur, le risque d'essayer est partagé. Côté formateur, l'essai devient le support de cours.
5. Tisser le velours à la main, Olivier Joannen (Hauts-de-France)
Le tissage à bras du velours de soie fait partie de ces savoir-faire qui tiennent à quelques mains. Olivier Joannen, tisseur dans les Hauts-de-France, figure lui aussi dans la promotion 2026 des Maîtres d'art : il transmet son métier à une élève, Pauline Desmullier, pendant deux ans d'atelier, avec une allocation versée au maître pour qu'il puisse dégager du temps sur sa production.
Le ministère rappelle pourquoi ce programme existe : près d'un quart des détenteurs de savoir-faire d'exception ont plus de 55 ans. Depuis 1994, 304 professionnels en ont bénéficié, 149 maîtres et 155 élèves, dans plus de cent spécialités. La promotion 2026 compte huit binômes, dont quatre hors d'Île-de-France.
Deux ans pour un seul élève : vu depuis un catalogue de formations courtes, cela paraît démesuré. C'est pourtant le temps qu'il faut pour qu'un geste rare change de mains, et la preuve que la transmission, la vraie, se mesure parfois en saisons plutôt qu'en heures. Nous avions déjà croisé ce programme avec la marbreuse Marianne Peter, dans notre premier numéro consacré aux formateurs.
Devenir formateur après un métier : la leçon de ces cinq parcours
Un taillandier, un glacier, un pédagogue de la parole, un agronome et un tisseur. Aucun d'eux ne vend une « formation » au sens du catalogue ; tous vendent une expérience du métier faite de l'intérieur. Trois enseignements en ressortent pour qui forme ou veut former.
D'abord, la taille du groupe est un choix pédagogique, pas une contrainte : trois stagiaires autour d'une forge apprennent plus vite que vingt devant un écran. Ensuite, l'expertise ne suffit pas, il faut la traduire en outil réutilisable, qu'il s'agisse d'un tableur de recettes ou d'une méthode de prise de parole que d'autres animateurs peuvent reprendre. Enfin, le terrain est une salle de cours à part entière : une parcelle, un atelier ou une scène valent souvent mieux qu'une salle louée.
Si vous venez d'un métier et que vous hésitez à franchir le pas, notre guide pour devenir formateur vous aidera à structurer cette expérience. Et si vous connaissez un formateur ou une formatrice qui mériterait de figurer dans le prochain numéro, écrivez-nous.

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