Lundi 21 septembre 2026, en fin de journée, la Région Grand Est a diffusé un communiqué qui ne ressemble pas aux autres. Elle n'y demande pas un arbitrage, elle n'y propose pas une concertation : elle annonce qu'elle suspend sa participation à plusieurs instances régionales et locales de l'emploi, et qu'elle réclame le rétablissement d'un dialogue avec le gouvernement.
Une collectivité qui cesse de siéger, c'est rare. C'est aussi, pour les centres de formation d'apprentis (CFA) et les organismes de formation du territoire, un signal qu'il vaut mieux lire tout de suite plutôt que de le découvrir dans six mois.
« Les instances de l'emploi », c'est quoi au juste
Le mot est technique, la réalité l'est moins. Dans chaque région, l'État, le conseil régional, les syndicats de salariés et les organisations patronales se réunissent dans des comités pour se mettre d'accord sur qui finance quoi en matière d'emploi, de formation et d'orientation. Le plus connu s'appelle le CREFOP, pour comité régional de l'emploi, de la formation et de l'orientation professionnelles. À côté, il existe des déclinaisons locales, à l'échelle d'un bassin d'emploi ou d'un département.
Ce sont des lieux où se décident des choses très concrètes : quelles formations sont achetées pour les demandeurs d'emploi, quelles ouvertures de sections d'apprentissage sont soutenues, comment se répartissent les crédits entre les territoires. Un organisme de formation ne siège généralement pas dans ces comités, mais il en subit les décisions de plein fouet, puisque c'est là que se prépare une partie de son carnet de commandes.
Le communiqué de la Région parle de « plusieurs instances régionales et locales de l'emploi », sans en publier la liste. On sait donc que le retrait est large, on ne sait pas encore exactement où il s'arrête.
Ce qui a fait déborder le vase : deux enveloppes, deux zéros
La Région met en avant deux lignes de financement de l'État, et les deux suivent la même trajectoire.
Premier robinet, le PRIC. Le Pacte régional d'investissement dans les compétences est l'argent que l'État verse à la Région pour acheter des places de formation destinées aux demandeurs d'emploi. Un chômeur qui entre en formation qualifiante financée par la Région, c'est souvent cette enveloppe qui paie. Pour le Grand Est, elle devait atteindre 60 millions d'euros. Elle a été ramenée à 40 millions pour 2026. Et les 36 millions qui étaient prévus pour 2027 sont supprimés.
Second robinet, l'apprentissage. Attention au contresens fréquent : cette enveloppe ne paie pas les contrats d'apprentissage. Le contrat d'un apprenti est financé par l'OPCO de sa branche professionnelle, et ce circuit n'est pas touché ici. La dotation régionale, elle, sert à l'équipement : les plateaux techniques, les machines d'atelier, les travaux, les subventions versées aux CFA pour qu'ils puissent former sur du matériel qui ressemble à celui de l'entreprise. Pour le Grand Est, elle devait être de 17,1 millions d'euros. Elle est descendue à 7 millions, puis à 2,1 millions pour 2026. Une suppression est annoncée pour 2027.
La Région rappelle avoir investi près de 100 millions d'euros dans les CFA depuis 2021, en citant notamment le CFA de Colmar, et redoute que la coupe ne fasse disparaître des formations de proximité.
Le Grand Est n'est pas un cas isolé
Ces chiffres régionaux sont la déclinaison d'une décision nationale que nous avions détaillée fin août dans CFA et PRIC : l'État ramène à zéro ses dotations aux Régions en 2027. Le rappel tient en quatre nombres : l'enveloppe nationale versée aux Régions pour les CFA était de 268 millions d'euros en 2025. Un arrêté du 1er avril 2026 l'a ramenée à 134 millions. Un arrêté du 28 mai l'a fixée à 33 millions, dont 11 pour le fonctionnement et 22 pour l'investissement. Elle disparaît en 2027.
Divisée par quatre en quelques semaines, par huit en un an. Le gouvernement a justifié l'effort par 6 milliards d'euros d'économies à trouver. Les Régions ont dénoncé une décision prise sans elles. Ce que fait le Grand Est ce 21 septembre, c'est passer du communiqué de protestation au retrait effectif.
Concrètement, pour un CFA
Prenons un exemple simple, à titre d'illustration. Un CFA du bâtiment qui voulait renouveler son plateau de gros œuvre chiffrait l'opération à 400 000 euros, en comptant sur une subvention régionale d'équipement de 120 000 euros, soit 30 % du projet. Quand l'enveloppe régionale passe de 17,1 à 2,1 millions d'euros, la Région ne peut plus arbitrer qu'à la marge : elle servira quelques dossiers, pas tous. Le CFA se retrouve devant trois options, et aucune n'est confortable. Emprunter, et alourdir une trésorerie déjà tendue. Repousser, et former pendant trois ans de plus sur du matériel que l'apprenti ne retrouvera pas sur son chantier. Renoncer à la section, et rendre des places d'apprentissage au territoire.
Ce n'est pas une hypothèse d'école. Une enquête d'avril 2026 auprès des CFA montrait que 41 % d'entre eux avaient terminé 2025 en déficit, que 56 % anticipaient des pertes en 2026, et qu'environ un sur cinq avait supprimé des postes ou prévoyait de le faire.
Concrètement, pour un organisme de formation
Pour un organisme qui ne fait pas d'apprentissage, le sujet semble lointain. Il ne l'est pas, à cause du PRIC. Un OF dont une partie du chiffre d'affaires vient des marchés publics régionaux de formation des demandeurs d'emploi voit son principal donneur d'ordre perdre un tiers de ses moyens en 2026 (de 60 à 40 millions dans le Grand Est), puis la totalité de cette ligne en 2027.
En pratique, cela se traduit rarement par une annulation brutale. Cela se traduit par des lots plus petits, des effectifs minimaux relevés pour qu'une session se déclenche, des parcours raccourcis, et des reconductions qui n'arrivent pas. Un organisme qui réalise la moitié de son activité sur commande régionale a donc un travail à faire dès maintenant : regarder quelle part de son chiffre d'affaires dépend de cette ligne, et sur quoi il peut la rééquilibrer (entreprises en direct, OPCO, CPF, financements de branche).
Les deux lectures de la situation
Du côté des Régions, l'argument est celui de la méthode et de la cohérence. On leur a confié depuis 2014 la responsabilité de la formation des demandeurs d'emploi et une part de celle de l'apprentissage, on les fait siéger dans des comités pour coordonner tout cela, puis on réduit leurs moyens de plus de 80 % par courrier, sans négociation. Siéger dans une instance où l'on n'a plus rien à mettre sur la table devient, de leur point de vue, une caution donnée à une décision qu'elles n'ont pas prise. D'où le retrait.
Du côté de l'État, l'argument est budgétaire et assumé. Les dépenses d'apprentissage ont fortement augmenté depuis 2018, l'essentiel du financement passe désormais par les OPCO et par France compétences, et les dotations régionales sont présentées comme un doublon coûteux dans un contexte où 6 milliards d'euros d'économies doivent être trouvés. La ministre déléguée chargée de l'Apprentissage l'avait dit sans détour le 28 août : les coupes ne sont jamais agréables à annoncer, mais les collectivités disposent d'autres moyens.
Les deux lectures ne sont pas réconciliables sur le fond. Elles le sont encore moins quand la discussion s'arrête, ce qui est précisément ce qui vient de se produire dans le Grand Est.
Ce qu'il faut surveiller dans les semaines qui viennent
- La liste exacte des instances concernées. Le communiqué ne la donne pas. Si le CREFOP plénier est concerné, les arbitrages de carte des formations et les avis sur les ouvertures de sections vont ralentir, voire s'arrêter.
- L'effet d'entraînement. Une tribune signée par plusieurs dizaines d'acteurs (CFA, monde économique, chambres consulaires, organisations syndicales) soutient déjà la démarche du Grand Est. Si d'autres Régions suivent, le sujet change d'échelle.
- Le budget 2027. Tant que la suppression n'est pas inscrite dans une loi de finances votée, elle reste une annonce. C'est l'automne qui tranchera.
- Vos propres dossiers d'équipement. Si vous avez une demande de subvention régionale en cours d'instruction, c'est le moment d'appeler votre interlocuteur au conseil régional pour savoir ce qui est encore finançable sur l'exercice 2026, et ce qui ne l'est plus.
En résumé
Le Grand Est ne conteste pas une ligne budgétaire, il cesse de participer à la gouvernance. C'est un geste politique, et il n'apportera pas un euro de plus aux CFA du territoire. Mais il rend visible une bascule que les organismes de formation doivent intégrer dans leur plan de charge : à partir de 2027, l'argent de l'État qui transitait par les Régions, pour l'équipement des CFA comme pour les places de formation des demandeurs d'emploi, n'est plus censé exister. Ce qui restera, ce sont les crédits propres des Régions, qui ne sont ni garantis ni extensibles.



