Le 29 septembre 2026, les dix organisations syndicales de France Travail appellent leurs agents à faire grève. Dix sur dix, c'est-à-dire toutes, sans exception. Il faut remonter à 2018 pour retrouver un appel aussi large dans cette maison. Quand un opérateur de cette taille se met d'accord avec lui-même sur un désaccord, cela vaut la peine de regarder ce qu'il y a dessous.
À première vue, le sujet semble loin des organismes de formation : des salaires, un point d'indice, des réorganisations internes. En réalité, France Travail est l'un des plus gros prescripteurs de formation du pays. Quand ses moyens bougent, le carnet de commandes d'une partie des organismes bouge avec.
Ce que disent les syndicats
Le mot d'ordre tient en trois motifs. Les salaires d'abord, avec le gel annoncé du point d'indice des fonctionnaires en 2027, qui sert de référence à une partie des rémunérations. Les réorganisations ensuite : les syndicats parlent d'une succession de changements d'organisation qui, selon leur communiqué, réduisent les missions des agents. Les moyens enfin, avec un budget qui se resserre d'année en année.
Un quatrième élément revient dans leurs textes : la pression exercée sur les usagers, à travers le renforcement du contrôle de la recherche d'emploi. C'est un point de tension classique, mais il prend un relief particulier en ce moment. Le chômage touchait 8,3 % de la population active au deuxième trimestre 2026. À la même date, 3 323 000 personnes étaient inscrites en catégorie A, celle des demandeurs d'emploi sans aucune activité, et 5 801 500 toutes catégories A, B et C confondues, c'est-à-dire en comptant celles qui travaillent quelques heures par mois tout en cherchant un poste.
Le budget derrière le mouvement
Les chiffres sont publics et ils sont nets. La mission budgétaire « travail et emploi », qui regroupe les crédits de l'État consacrés à l'emploi et à la formation professionnelle, était dotée de 17,65 milliards d'euros de crédits de paiement dans le projet de loi de finances pour 2026. C'est 2,4 milliards de moins que l'année précédente, soit une baisse de 11,79 %. Le rapport du Sénat résume la trajectoire d'une phrase : ces crédits reviennent à leur niveau de 2021, après avoir augmenté de 60 % entre 2019 et 2024.
Pour France Travail précisément, le budget 2026 a retiré 515 ETPT du plafond d'emplois de l'opérateur. Un ETPT, c'est un équivalent temps plein annuel travaillé, l'unité qui sert à compter les effectifs autorisés d'un organisme public. Le plafond se situait jusque-là autour de 49 147 ETPT. La commission du Sénat avait voté un amendement pour rétablir ces 515 postes, au motif que la loi pour le plein emploi avait, je cite le rapport, considérablement ajouté aux missions confiées à l'opérateur. L'amendement n'a pas survécu à la suite de la discussion.
Pour 2027, le ministère du Travail doit trouver 2,5 milliards d'euros d'économies supplémentaires. Les arbitrages ne sont pas rendus. La presse économique a évoqué environ 100 millions d'euros en moins et 400 postes supprimés pour France Travail, mais le ministère conteste ces montants et rien n'est voté. Nous les mentionnons pour ce qu'ils sont : une hypothèse de travail qui circule, pas une décision.
Pourquoi un organisme de formation doit suivre ça
France Travail ne se contente pas d'inscrire des demandeurs d'emploi. L'opérateur finance et prescrit de la formation par plusieurs canaux. L'aide individuelle à la formation, l'AIF, paie tout ou partie d'une formation choisie pour un projet précis. Les actions de formation conventionnées sont des sessions achetées à l'avance à des organismes, par marché public, et remplies ensuite par les conseillers. La préparation opérationnelle à l'emploi, la POE, forme un candidat sur mesure pour un poste qu'une entreprise s'engage à pourvoir.
Ces trois canaux ont un point commun : ils dépendent d'un conseiller qui a le temps de monter un dossier. Prenons un organisme de formation de taille moyenne dont 40 % des stagiaires arrivent par une prescription France Travail. Si le portefeuille de chaque conseiller s'alourdit parce qu'ils sont moins nombreux, ce n'est pas la règle de financement qui change, c'est le nombre de dossiers réellement montés. Une session de douze places qui n'en remplit que huit reste une session à animer, avec le même formateur et la même salle. L'organisme encaisse deux tiers du chiffre d'affaires prévu et supporte la totalité du coût. C'est cette mécanique-là qui se joue, pas une suppression d'aide annoncée au Journal officiel.
Vu du demandeur d'emploi, l'effet est différent mais symétrique. Personne ne lui annoncera qu'il n'a plus droit à une formation. Il attendra simplement plus longtemps un rendez-vous, verra son dossier arbitré avec un peu plus de sévérité, et s'entendra plus souvent proposer une solution moins coûteuse. La formation la plus chère, celle qui mène à une reconversion complète, est toujours la première à souffrir quand une enveloppe se resserre.
Un mouvement qui ne vient pas seul
La grève du 29 septembre s'inscrit dans une séquence qui commence à faire beaucoup pour un seul trimestre. L'Afpa a présenté mi-septembre un plan qui supprime jusqu'à 867 postes et menace 30 de ses centres. L'État a annoncé le passage à zéro de deux enveloppes régionales, le fonds d'équipement des CFA et le pacte régional d'investissement dans les compétences. La Région Grand Est a répondu en suspendant sa participation aux instances de l'emploi. Et le projet de loi de finances pour 2027 prévoirait de porter le reste à charge du CPF de 150 à 350 euros.
Chacune de ces décisions a sa logique propre. Mises bout à bout, elles dessinent la même chose : les financeurs publics de la formation resserrent tous leur robinet en même temps, et les organismes qui dépendaient d'un seul d'entre eux sont les plus exposés. L'arrivée de l'intelligence artificielle dans le travail des conseillers est d'ailleurs présentée par la direction comme la réponse à cette équation : faire autant avec moins de monde.
Ce qu'il faut surveiller
Trois échéances concrètes. Le dépôt du projet de loi de finances pour 2027 et son examen cet automne, qui dira ce que devient le plafond d'emplois de France Travail : c'est le chiffre à lire en premier, avant les commentaires. Les programmations d'achat de formation des directions régionales, qui traduisent le budget en marchés publics et que tout organisme positionné sur ce canal a intérêt à consulter dès leur publication. Et la suite du mouvement social après le 29 septembre, qui dira si l'appel unitaire était un signal isolé ou le début d'une séquence plus longue.
Pour un organisme dont une part significative de l'activité repose sur la prescription publique, la question à se poser cet automne n'est pas de savoir si les crédits vont baisser. Ils baissent déjà, et les chiffres le montrent depuis deux exercices. La question est de savoir quelle part du chiffre d'affaires dépend d'un seul financeur, et ce qui se passerait si cette part se réduisait d'un tiers l'année prochaine.




