Graphique en barres : les dotations de l'État aux Régions pour le fonctionnement et l'investissement des…

Le 28 août 2026, en déplacement à Loir-en-Vallée, dans la Sarthe, la ministre déléguée chargée de l'Enseignement et de la Formation professionnels et de l'Apprentissage, Sabrina Roubache, a reçu des responsables de centres de formation d'apprentis (CFA) venus lui dire leur inquiétude. Elle ne les a pas rassurés. Elle a assumé : « les coupes budgétaires, ce n'est jamais agréable à annoncer, mais les collectivités locales ont aussi quand même d'autres moyens qui ont été préservés ». Et elle a confirmé ce que les Régions avaient appris du ministère du Travail fin juillet : à partir de 2027, les dotations de l'État aux Régions pour financer les CFA disparaissent.

Ce n'est pas une baisse de plus. C'est une extinction. Et elle ne concerne pas que les CFA.

De quoi parle-t-on exactement, et de quoi ne parle-t-on pas

Première chose à clarifier, parce que la confusion est fréquente et qu'elle fausse toute la discussion. Cette enveloppe ne finance pas les contrats d'apprentissage. Le contrat d'un apprenti est payé par son OPCO, l'organisme qui collecte et redistribue l'argent de la formation dans une branche professionnelle, selon un tarif appelé « niveau de prise en charge » (NPEC). Ce circuit-là n'est pas concerné.

L'enveloppe dont il est question ici est un autre robinet, plus discret. L'État verse chaque année aux Régions et à la collectivité de Corse deux dotations : une pour le fonctionnement des CFA, une pour leur investissement. Concrètement, c'est ce qui paie les plateaux techniques, les machines d'atelier, les travaux, et surtout les subventions d'équilibre que les Régions accordent aux formations qui ne s'autofinancent pas. Une section de dix apprentis en métier rare ne rentre pas dans ses coûts avec le seul NPEC. Elle tient parce qu'une Région complète. C'est ce complément qui disparaît.

La trajectoire, en quatre chiffres

Elle tient en une ligne. En 2025, ces deux dotations représentaient 268 millions d'euros : 88 millions pour le fonctionnement, 180 millions pour l'investissement. Un arrêté d'avril 2026 les a divisées par deux, à 134 millions (44 et 90). Un second arrêté, le 28 mai 2026, les a ramenées à 33 millions (11 et 22), soit une division par huit en un an. Le projet de loi de finances pour 2027 doit les supprimer.

Régions de France avait qualifié la décision de mai de « brutale et unilatérale » et prévenu que « cette décision signifierait la mort de nombreux CFA ». Trois mois plus tard, le ministère du Travail a informé les Régions que les deux enveloppes ne seraient pas reconduites du tout.

Le second robinet : les PRIC, et là ce sont tous les organismes de formation

Si vous n'êtes pas un CFA, ne fermez pas cette page. La même information de juillet contenait un second volet : les PRIC ne seront pas renouvelés l'an prochain.

Les PRIC, les pactes régionaux d'investissement dans les compétences, sont les contrats par lesquels l'État et une Région financent ensemble la formation des demandeurs d'emploi, en général des publics peu qualifiés et des métiers en tension. Pour un organisme de formation qui répond à des marchés régionaux, c'est souvent une part importante du chiffre d'affaires, parfois la principale. Ces achats de formation ne passent ni par le CPF ni par les OPCO : ils passent par la commande publique régionale, alimentée en partie par ce financement d'État.

Le PRIC avait déjà encaissé un choc en 2026 : 377 millions d'euros d'autorisations d'engagement, soit 56 % de moins que ce qui était prévu. François Bonneau, qui pilote le sujet à Régions de France, résumait ainsi en mars : « nous anticipions une réduction de 5 à 10 %. Ce n'est pas une réduction, mais un effondrement ». Régions de France chiffrait alors la perte à plus de 60 000 places de formation. En 2027, le dispositif s'arrête.

Autrement dit, les deux canaux par lesquels une Région finance de la formation, celui de l'apprentissage et celui des demandeurs d'emploi, sont coupés la même année.

Les deux lectures, et elles sont toutes les deux défendables

Côté État, l'argument est cohérent. La ministre l'a formulé en Sarthe : « former un apprenti, ce n'est pas uniquement en fonction de l'argent public ». L'idée est qu'une entreprise recrute un apprenti parce qu'elle en a besoin, pas parce qu'elle touche une prime, et que l'apprentissage a suffisamment décollé pour se passer d'une partie de sa béquille budgétaire. Le même raisonnement a conduit à ramener l'aide à l'embauche des grandes entreprises de 5 000 à 2 000 euros par apprenti. Dans un budget contraint, l'arbitrage se défend.

Côté terrain, l'argument bute sur un détail : la moyenne cache les cas fragiles. Au lycée professionnel Nazareth, en Sarthe, Christine Alibert a vu sa promotion d'apprentis aide-soignants passer de 60 à 26, parce que « les entreprises ne peuvent plus les financer ». À la CCI de la Sarthe, qui forme 2 300 apprentis, Philippe Brunet signale que les aides régionales aux nouveaux programmes s'arrêtent : on ne ferme pas une section existante, on n'en ouvre plus de nouvelle. Et la crainte exprimée localement est géographique autant que budgétaire : les formations qui survivront seront celles qui ont assez d'apprentis pour s'autofinancer, donc celles des zones denses. Le reste se concentre.

Les deux choses sont vraies en même temps. L'apprentissage a effectivement doublé en volume depuis 2018 dans un département comme la Sarthe, avec 6 500 contrats signés l'an passé. Et une section d'aide-soignante qui perd les deux tiers de ses apprentis ne se rouvre pas d'un claquement de doigts quand la conjoncture se retourne.

Ce qu'un CFA ou un organisme de formation peut faire d'ici décembre

Identifier précisément sa part de financement régional. Beaucoup de directions savent qu'elles reçoivent « des aides de la Région » sans avoir isolé la ligne. La question à poser au service financier est simple : quel pourcentage de nos produits 2026 vient d'une subvention régionale, d'un marché PRIC ou d'une aide à l'investissement ? Si la réponse dépasse 15 %, le budget 2027 est à refaire, pas à ajuster.

Ne pas attendre la loi de finances pour arbitrer. Les conseils régionaux votent leurs budgets à l'automne et en décembre. C'est là, très concrètement, que se décide quelle subvention d'équilibre est reconduite. Un dossier qui arrive en janvier arrive après la bataille.

Documenter l'utilité de ses filières fragiles avec des chiffres, pas avec des principes. Un CFA capable de montrer que sa section de douze apprentis alimente neuf entreprises locales qui ne recrutent nulle part ailleurs se défend mieux qu'un établissement qui plaide la vocation. Les arbitrages régionaux se feront sur dossiers, et il y aura plus de dossiers que d'argent.

Pour les organismes qui vivent des marchés régionaux, diversifier maintenant. Un marché PRIC en cours va à son terme, mais il n'y aura pas de nouvelle génération. Le délai utile pour aller chercher du financement d'entreprise, de l'OPCO ou du CPF se compte en mois, pas en années.

Ce qu'il faut surveiller

Trois échéances. Le projet de loi de finances pour 2027, présenté à l'automne, qui confirmera ou non la suppression des deux enveloppes CFA : tant que le texte n'est pas voté, l'annonce reste une intention, et les Régions comptent bien la contester. Les délibérations budgétaires des conseils régionaux, qui diront quelles Régions compensent sur leurs fonds propres et lesquelles renoncent. Et les appels d'offres régionaux de formation pour 2027, dont le volume sera le premier indicateur tangible de ce que la fin des PRIC produit sur le marché.

Une remarque pour finir, à destination des directions qui liront ceci en se disant que ça ne les concerne pas parce qu'elles ne touchent rien de la Région. Quand un financeur public se retire, les organismes qu'il finançait ne disparaissent pas tous : une partie se reporte sur les autres sources, CPF, OPCO, entreprises. La concurrence sur ces financements-là va augmenter en 2027, y compris pour ceux qui n'ont jamais vu passer un euro régional.